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Militante, entrepreneure et salariée, Attika Trabelsi est -ce qu’on appelle- une femme polyvalente. Âgée d’à peine 25 ans, la jeune activiste est aujourd’hui co-présidente de l’association Lallab. Une organisation féministe et anti-raciste. Entretien.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ? 

J’ai obtenu une double licence en histoire et en sociologie à la Sorbonne. J’ai effectué un DU d’arabe, une maîtrise en études européennes et relations internationales puis un master en géopolitique. D’ailleurs, je reste très critique sur ce dernier diplôme. Dans ce cursus, les étudiants sont, bien souvent, issus d’un milieu bourgeois qui ont très peu conscience des réalités sociales. C’est triste.

Côté associatif, quand j’avais 16 ans, je m’étais engagée dans une association qui avait pour objectif d’offrir un accès à l’éducation aux personnes défavorisées. Comme le dit le sociologue Pierre Bourdieu, je pense que chacun de nous a un capital social, économique et culturel. Quand on est issu d’un milieu défavorisé, on se retrouve en manque de ces trois capitaux essentiels et c’est ce qui provoque un fossé social. Il est donc important de les travailler. Au fur et à mesure de mon engagement, j’ai compris que l’éducation ne suffisait pas et que l’égalité des chances n’était pas forcément une réalité. C’est pourquoi, j’ai décidé, par la suite, de m’engager dans l’économie sociale et solidaire.

Parlez nous de Lallab. Pourquoi avoir choisi cette association ?

En 2014, j’ai rencontré Sarah (ndlr : la fondatrice de l’association Lallab) à la Sorbonne. On faisait le même DU. Puis, je travaillais beaucoup sur le féminisme et le gender studies.

C’est là, que j’ai pris conscience que le féminisme n’est pas que « blanc bourgeois » et qu’il fallait prendre en compte la pluralité des femmes, leurs identités et leurs parcours.

Heureusement, cela tend à évoluer. Un féminisme qui se veut plus inclusive est né. Mais, on a encore tendance à avoir des féministes qui excluent d’autres femmes. On pourrait prendre l’exemple de celles qui revendiquent la « liberté d’importuner ».

À Lallab, on est sur un féminisme inclusif et intersectionnel. C’est-à-dire qu’on peut être à l’intersection de différentes natures de discriminations. Nous utilisons ce concept en montrant qu’en tant que femme, on peut être à l’intersection de plusieurs discriminations. Moi, en tant que femme musulmane, je vais avoir les mêmes combats que toutes les femmes, donc je vais lutter à la fois contre le sexisme, mais aussi, je vais être confrontée au racisme quotidien.

À Lallab, on veut faire entendre toutes les voix des femmes musulmanes, qui sont soumises à un silence. Ce qui est paradoxal, c’est qu’on parle toujours de ces personnes sans leur donner la parole. L’objectif est donc de se réapproprier les récits. On veut permettre à chacune d’être ce qu’elle veut être en dépit de tous les obstacles qu’elle peut rencontrer. Donc, notre but est de lutter contre les préjugés et les stéréotypes auxquels les femmes musulmanes doivent faire face en créant des outils. D’une manière générale, on lutte contre le sexisme et le racisme.

Le féminisme musulman existe-t-il ? Comment le définir ? 

Bien sûr que ça existe et ce n’est pas contradictoire. Pour moi,

le féminisme, c’est de permettre à chaque femme d’être ce qu’elle veut être sans crainte d’être jugée, discriminée ou violentée.

Je pars du principe que je suis une femme, musulmane, arabe et féministe. Ce n’est pas simple dans notre société de le dire. J’ai l’impression de devoir choisir entre toutes mes identités, alors que non, elles sont plurielles. Pour moi, être féministe et musulmane, ça va de soi, personne ne peut remettre en question mon choix. À partir du moment que je me prétends féministe personne ne peut remettre ça en question. Le féminisme pro-choix s’adresse à toutes les femmes et respectent tous les choix.

Aussi, je pars du principe que le Coran détient un message libérateur. Asma Lamrabet, médecin et essayiste de confession musulmane, fait un travail extraordinaire sur ce sujet. Elle réinterprète les textes avec un regard féministe, mais, ce qui est intéressant, c’est qu’elle le recontextualise historiquement et de nombreuses femmes, avant elle, l’ont déjà fait. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, on a une lecture faite essentiellement par des hommes des textes coraniques, ce qui parfois implique des interprétations patriarcales. Toutes celles faites par les femmes n’ont jamais été mises en avant alors qu’elles existent. Être féministe me permet d’évoluer dans ma perception et dans ma compréhension de ma religion. Et, me permets de me retrouver spirituellement.

Ce qui est paradoxal, c’est que je me retrouve attaquée par les deux côtés. Soit, on me dit que je suis une extrémiste et que je fais le nid de l’islamisme. Soit, on me dit que je vais à l’encontre du message religieux. Il est important de comprendre qu’il n’existe pas de vérité générale dans l’interprétation coranique. Il y a une perception qui se veut individuelle et le rapport à la foi doit être personnel.

Que veut dire le voile pour vous ? 

Avant toute chose, je pense qu’il y a autant de raisons de porter le voile que de femmes voilées. Chacune a sa raison. Me concernant, il y a tout d’abord une raison religieuse : la volonté divine. Quand on est dans un rapport avec Dieu il y a parfois des choses qui ne s’expliquent pas. Aussi, ce voile est pour moi un devoir d’exemplarité, c’est un moyen de me rappeler mes valeurs, qui je suis, et ce, à quoi j’aspire.

Les candidates portant un voile n’ont que 1 % de chance d’être convoquées à un entretien par un employeur.

Comme toutes les femmes qui ont fait le choix de porter un voile, on m’a tendu des bâtons dans les roues durant ma scolarité mais également dans un cadre professionnel. D’ailleurs, selon le réseau européen contre le racisme, nous n’avons qu’un 1 % de chance d’être reçues en entretien. On a conscience des discriminations, mais pas de la réalité chiffrée, qui est pire.

Pourquoi existe-t-il un flou autour des femmes voilées en France ? 

On parle toujours de ces personnes, mais on ne leur donne jamais la parole. On va toujours trouver quelqu’un pour parler à leur place. Mais, quand les premières concernées ne parlent pas, le message sera forcément déformé et c’est le cas. Je pense que c’est aussi dû au colonialisme. C’est un peu l’image du colon qui voulait libérer les femmes.

On représente les femmes musulmanes comme des femmes soumises, sans libre-arbitre dans les médias main stream.

Forcément, on a donc une vision associée à des fantasmes et à des mythes. À cela, s’ajoute une vision souvent stéréotypée des femmes musulmanes dans le monde entier qui est souvent invoquée pour oppresser les femmes musulmanes et leur supprimer des droits.

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